Présidentielle 2020 : les vérités d’un prêtre, « la sorcellerie c’est quand on empêche le capable de mettre au service de la nation ses capacités »

En Côte d’Ivoire, les élections deviennent un cimetière. La prise du pouvoir par la jeune génération, un échec. L’analyse du Père Marius Hervé Djadji.

Dans un discours lors du festival de la route des rois à Taabo, l’écrivain Bandaman Maurice, dans le bilan qu’il fait de l’avènement du multipartisme en Afrique depuis 1990 après le discours de la Baule, soutient la thèse selon laquelle, le multipartisme et la démocratie mal compris ont engendré des millions de mort en Afrique. Cette pensée de l’ancien ministre de la culture ivoirienne, actuel ambassadeur de la Côte d’Ivoire en France est une thèse plausible lorsqu’on porte un regard sur les élections dans notre pays depuis 1990 jusqu’aujourd’hui dans tous les domaines. Faisons-un détour sur la question des élections en Côte d’Ivoire depuis 1995.

Au niveau politique
En 1995, le sang a coulé lors des élections présidentielles avec le boycott actif. Cette élection a eu son lot de morts et a divisé les Ivoiriens.
En 2000, le sang a coulé lors des élections présidentielles avec les charniers. Cette élection a donc emporté des vies humaines et a engendré la haine entre les Ivoiriens.
En 2010, le sang a coulé comme du pétrole lors des élections présidentielles avec la crise postélectorale. Cette élection a créée de profondes plaies entre les Ivoiriens qui ne s’adressent plus la parole.
En 2015, le sang a coulé lors des élections législatives et communales avec la non-reconnaissance de certains résultats. Cette élection a connu ses morts et a divisé des fils et filles de plusieurs régions.

Au niveau sociétal
Les élections occasionnent aussi des violences physiques et verbales dans plusieurs couches et domaines de la société. Au niveau coutumier, nous avons des villages avec deux chefs parce qu’il y a des camps qui s’affrontent et qui ne reconnaissent pas celui qui est élu. C’est aussi le cas dans les royaumes ou nous avons deux rois, deux reines. Nous avons des villages et régions dans lesquels les fils et filles sont divisés à cause des choix ou des élections. Au niveau même des syndicats, on retrouve des divisions parce que tel camp s’oppose à tel choix ce qui conduit à des démembrements. C’est aussi le cas au niveau scolaire et estudiantin. Nous avons des affrontements et des violences lors des élections des groupements estudiantins.

Au niveau sportif
Il y a toujours eu de petites tensions pendant les élections, ce qui fait qu’après chaque élection nous sentons dans ce milieu des règlements de compte souterrains. Aujourd’hui avec les élections de la Fédération ivoirienne de Football, nous observons une violence langagière qui risque de conduire à un affrontement physique. Les partisans des différents camps tombent dans la poubelle de l’agression jusqu’à oublier le respect de la dignité de la personne humaine.

Pourquoi les élections deviennent un cimetière ?
Le manque de confiance : il est vrai que les politologues définissent la démocratie comme étant l’expression de la volonté du peuple. Mais il faut aller plus loin dans la réflexion. Dans la démocratie, tout tourne aussi autour de l’arbitre, c’est-à-dire l’organe qui organise les élections et qui proclame les résultats. Lorsqu’il y a un problème de confiance entre certains candidats, leurs partisans et l’arbitre, l’élection conduira à la violence. La démocratie se construit donc sur la base de la confiance entre le peuple et les institutions, et de la confiance entre les fils et filles d’un pays. En Côte d’Ivoire, il y a un déficit de confiance entre les Ivoiriens eux-mêmes et entre le peuple et les organes étatiques. Personne ne fait confiance à l’autre. L’enfant ne fait pas confiance au parent, les parents eux-mêmes ne se font pas confiance, on se retrouve donc dans un pays de susceptibilité, où rien n’est positif, on pense que tout le monde est faux.

La confiscation du pouvoir : En Afrique en général nous entretenons l’esprit d’une continuité de clan, de politique et de génération. Déjà dans nos familles et dans nos coutumes, la tradition de léguer le pouvoir ou la science pose problème. Au nom du droit d’aînesse et de notre groupisme, nous confisquons le pouvoir. Même si dans certains peuples organisés en classes d’âge comme chez les Ebriés, Ôdjoukrous et Abidji, il y a un semblant de transmission de pouvoir, la génération des aînés reste au-dessus. Cette manière de fonctionner influence la vie politique et nos cercles de rencontre. Il y a toujours l’idée d’une continuité du pouvoir qui doit rester au sein d’un noyau, d’un parti, d’une région, d’une religion ou d’une ethnie. La prise du pouvoir par la jeune génération ou par un autre clan est considérée comme un échec.

La mauvaise gestion : Il faut préciser que souvent lorsque nous sommes au pouvoir, nous gérons mal les biens à nous confiés par les autres. Nous détournons les fonds, nous fonctionnons dans le copinage, le régionalisme et ethnicisme. Du coup, la seule manière de tenir c’est de ne pas perdre le pouvoir pour ne pas ternir l’image du clan. Nous avons peur du sang neuf, nous avons peur que l’autre qui prendra le pouvoir fasse un audit sérieux.

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La vengeance : Nous construisons nos relations dans la haine, l’humiliation de l’autre, la persécution lorsque nous sommes au pouvoir. Du coup, nous avons peur que la perte du pouvoir soit l’occasion pour ceux qui ont été brimés de se venger. Il faut dire que l’esclave d’hier lorsqu’il accède au pouvoir, retrouve la liberté, de manière instinctive, cherche toujours à se venger.

L’honneur et la gloire : Le pouvoir au lieu d’être un service devient un espace de gloire, d’honneur et de divinisation ou déification. Nous devenons des Jupiter d’aujourd’hui dès que nous avons une parcelle d’autorité. Tout le monde nous applaudit en famille, au village, dans la région. Quand on passe, tout fait silence et quand on s’élève, tous se dispersent. Nous avons peur de perdre les rangs, les honneurs et les salamalecs.

Que retenir ?
A partir de ce tableau sociologique nous comprenons que les élections dans tous les domaines en Côte d’Ivoire, représentent encore un danger pour le peuple. Quand on regarde la diversité des peuples qui constituent notre nation, les élections sont jusqu’aujourd’hui le seul canal qui peut permettre au pauvre de s’exprimer au même titre que le riche et d’accéder aussi au pouvoir dans n’importe quel cercle. Cependant cet espace est devenu un cimetière du peuple, pour paraphraser le philosophe Bakhounine. Quand on pousse la réflexion, le problème ne se situe pas au niveau des élections. Dans mon village à Yaobou, en 1971 il y a eu l’élection du chef du village sans que le sang ne coule, mais je ne suis pas sûr qu’aujourd’hui avec l’évolution on pourra suivre l’exemple de nos parents illettrés de 1971.

Le problème en Côte d’Ivoire est une transfiguration de nos mentalités. Pourquoi quelqu’un qu’on appelait mon frère devient du coup un étranger à tuer dès qu’il se porte candidat à une élection ?

L’Ivoirien doit être éduqué profondément sur la question de l’identité. Ensuite, l’Ivoirien doit savoir quitter le pouvoir et laisser la place aux autres. L’Ivoirien doit être humble en reconnaissant ses faiblesse et céder la place à celui qui est compétent même si ce dernier est d’une autre ethnie car la sorcellerie c’est quand on veut empêcher le capable de mettre au service de la nation ses capacités. Car, reconnaître son incapabilité et soutenir le capable est un chemin d’élévation. Le contraire c’est de la sorcellerie. L’Ivoirien doit apprendre à gérer le pouvoir et le bien commun dans l’honnêteté et dans le respect des autres, pour ne pas avoir peur de perdre les postes. Dans tous les domaines, l’Ivoirien doit quitter la culture de la mêmeté pour la culture de la diversité et de la différence.

Enfin l’Ivoirien doit murmurer cette parole de Jean-Baptiste : « Il faut qu’il grandisse, et que moi je diminue » (Jn 3,30).

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